Les territoires ruraux peuvent-ils se permettre de ne pas investir dans la fibre ? 

La voix du Nord 

On a beau disposer d’espace, jouir d’une position enviable près de la quatre voies, c’est insuffisant pour attirer les investisseurs qui réclament une autre autoroute : celle de l’Internet à très haut débit. Pas toujours simple : à Bapaume, la collectivité hésite, elle a déjà beaucoup investi. Les industriels trépignent.
Par Fabien Bidaud | Publié le 21/02/2017

D’ici à 2022 une très grande partie de la région devrait être branchée sur le réseau de l’Internet à très haut débit, via la fibre. PHOTO ARCHIVES PASCAL BONNIERE
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>>> Pourquoi la montée en débit a-t-elle été partielle en 2013 ?
C’est le principe des nouvelles technologies : un progrès chasse l’autre, tout va très vite. Trop ? En 2013, la communauté du Sud Artois (CCSA) n’a pas lésiné pour apporter l’ADSL dans ses communes reculées. Cette «  montée en débit  » a permis d’éclaircir les zones d’ombre, mais il a fallu cracher au bassinet : 2,4 millions à la charge de la collectivité (pour un coût global de 3,6 millions). «  À l’époque, la perspective de la fibre, c’était lointain !  », dit Fabrice Houbart, de la CCSA. «  On a fait ce choix parce qu’on voulait avancer », ajoute Jean-Jacques Cottel, président. Les travaux (des câbles de cuivre, avec déperdition du signal plus on s’éloigne du répartiteur) se sont concentrés sur les zones les plus en difficulté. Pour atteindre de 2 à 20 mégas de débit environ. Le réseau à Bapaume, Croisilles ou Vaulx-Vraucourt n’a, par exemple, pas été modernisé. «  On a agi sur les quarante communes en souffrance, reprend. M. Houbart. On n’aurait pas pu faire des travaux partout, l’autorité de régulation des communications électronique, l’ARCEP, ne l’aurait pas permis. Les règles évoluent.  » Résultat : Bapaume, ville centre, et sa zone d’activité, n’est pas la mieux lotie sur le territoire.

>>> Qui fait les travaux et quand ?
C’est La Fibre numérique 59/62 qui va tirer les câbles. Cette structure, née en 2013 sous l’impulsion du conseil régional et des deux conseils généraux, prend le relais des opérateurs privés dans les zones que ces derniers jugent trop peu rentables car pas assez densément peuplées. Elle vient de démarrer les travaux dans la région et aura, selon ses prévisions, déployé 20 000 km de fibre de verre d’ici à 2022 ! Le Sud Artois devait initialement être branché tardivement, vers 2022. Il est possible de démarrer les travaux dès cette année ou 2018.

>>> Pourquoi la CCSA hésite-t-elle ?
Se faire « fibrer » coûte aujourd’hui moins chère qu’une montée en débit, pourtant beaucoup moins performante. Mais la collectivité a déjà lourdement investi il y a quatre ans et ne peut pas profiter des installations existantes. Il faut reconstruire tout un réseau. À 68 € la prise par foyer, la note monte à plus de 900 000 €. Pas rien. Autre bémol : rien n’oblige pour l’instant les particuliers à basculer sur le réseau fibré. «  Certains sont satisfaits du haut débit. Mais il faut quand même tout repayer  », soupèse Jean-Jacques Cottel. Fabrice Douez, directeur de La Fibre numérique 59/62 voit plus loin. «  On investit pour les cinquante prochaines années ! Avec la fibre, on atteint à terme un débit de l’ordre d’un gigabit.  »

>>> Quel scénario possible ?
Jean-Jacques Cottel aimerait ne corriger que les points noirs, mais la structure publique ne fait pas de saupoudrage : elle fibre tout, ou rien. La collectivité peut néanmoins choisir quelles sous-zones brancher en premier. «  On n’aurait pas 900 000 € à débourser d’un coup, dit Fabrice Houbart. On ne paie que lorsqu’une plaque (zone) est branchée. La priorité, ce serait Bapaume, avec la zone d’activité.  » M. Cottel prévoit une «  réunion rapide  », conscient que «  les entreprises ont besoin de la fibre  ».

«Je ne pensais pas que ça serait aussi catastrophique»

Lorsque Pascal Nowak est venu humer l’air bapalmois en 2012, il a découvert des élus ultra-connectés. «  On parlait énormément du numérique. Du coup, je ne me suis jamais inquiété. Jusqu’au jour où j’ai fait la demande de raccordement. Là, je suis tombé du grenier à la cave… » Son entreprise à capitaux belges, Willy Naessens (fabrication et pose de produits en béton), a investi il y a trois semaines les locaux flambant neufs de son siège France, dans la zone d’activité de Bapaume.

L’industriel tire déjà la langue. Il ne dispose que d’un débit de 2 mégabits. «  Imaginez, on ne peut pas faire de sauvegarde sur des serveurs extérieurs ! Ça prendrait trois jours. Je ne pensais pas que ça serait aussi catastrophique.  » Il s’est renseigné pour augmenter lui-même la vitesse du réseau. Peine perdue, assure-t-il. «  Ça coûtait 1 200 € par mois pour passer de 2 à 5 mégas…  » Il a dû trouver une autre solution, pas pleinement satisfaisante.

Eurowatt, l’investisseur éolien lui aussi récemment installé zone du Moulin, a décidé d’améliorer l’existant à ses frais. Il a fait tirer un câble optique entre ses bureaux et le répartiteur le plus proche pour monter à 20 mégabits. «  On ne pouvait plus attendre, c’est le service minimum !  », dit Matthieu Utz, chef de projet. Plusieurs milliers d’euros de travaux et quelques centaines d’euros d’abonnement mensuel.

L’enjeu, là encore, dépasse l’investissement de confort. «  On en a besoin pour se connecter à un serveur principal et aussi parce qu’on fait de la télésurveillance des éoliennes depuis Bapaume.  »