Les Estoniens jouent à fond la carte du numérique

L’Estonie prend aujourd’hui la présidence de l’Union européenne. Carte d’identité électronique, paiement de son café par téléphone… Le petit pays balte est le plus numérique d’Europe.

C’était la panique à Haapsalu, ville côtière de l’Ouest estonien, la semaine dernière. Le maire Urmas Sukles a été appelé en urgence. « Il y avait une personne à l’accueil, à la mairie. C’est devenu rare, expliquet-il, hilare, en agitant son téléphone portable. Tout mon bureau tient làdedans. Mon directeur de cabinet me transfère les dossiers ; j’entre mon code pin, c’est signé. » Cet élu de centre droit a été l’un des premiers à s’endetter pour investir dans un complexe de thalasso et revigorer l’Estonie libérée du joug soviétique, en 1991. Culotté, mais pas avant-gardiste. Il a conservé une jeep made in USSR .« Le gouvernement, les citoyens… Tout le monde utilise la signature digitale. C’est un gain de temps. On a déjà oublié comment on faisait avant 2010 … » Jana Porila, professeure au lycée d’Haapsalu, elle, n’a pas « mis les pieds dans une administration depuis huit ans. » Comme 99 % des Estoniens, elle règle ses impôts, vote, surveille son e-dossier médical sur Internet, avec sa carte d’identité électronique. « C’est comme une clé, explique-t-elle. Vous avez un numéro pour vous connecter, un autre pour valider. » Sa vie de mère est tout aussi simple : « Je me logue sur le journal scolaire de mon fils, pour voir son dernier bulletin. On n’a plus aucun papier à classer … » L’Estonie mérite son surnom d’e stonia, le e-pays. La dématérialisation se vit au quotidien. Les habitants de Tallinn, la capitale, n’ont pas touché un ticket de bus ou glissé une pièce dans un parcmètre depuis des années. Tout se paye par carte bancaire ou par téléphone, même le café du matin. Le pays est passé de la paperasserie soviétique au tout numérique en moins de trente ans. « Nous étions un jeune État, sans administration. Il fallait tout créer. Internet est arrivé au bon moment … » , retrace Valdek Laur, conseiller digital du gouvernement.

« Un bienfait net pour l’environnement »

L’ex-président Toomas Hendrik Ilves (2006-2016) est l’un des artisans du projet d’informatisation nationale, baptisé Tiigrihüpe , « le saut du tigre ». Né en exil de parents qui avaient fui l’invasion soviétique, il a grandi aux États-Unis, enseigné au Canada, compris le pouvoir grandissant des Google et autres Microsoft. Il a développé l’enseignement de la programmation dans les écoles. Ici, la 4G pénètre au cœur des forêts et des marécages, vous suit dans l’autocar. Des panneaux routiers indiquent où se connecter dans la prochaine épicerie-café du coin… L’Internet, c’est le caburant des jeunes de 20 ans. Ils vénèrent la première génération connectée d’Estonie, dont les créateurs de Skype sont les ambassadeurs ( lire ci-dessous ). Le digital ? « Un bienfait net pour l’environnement. Chaque mois, nous économisons la hauteur d’une Tour Eiffel en ramettes de papier. Et nous ne sommes qu’1,3 million », assure Anna Piperal, directrice du e-Estonia Showroom, vitrine des innovations numériques du pays. Angela Merkel et le Premier ministre du Luxembourg l’ont visité. « Dites à Emmanuel Macron que nous l’attendons… » Mais ce e-business laisse du monde sur le bord de la route. Dont Serguei Linruw qui vend sa production d’oignons, à Mustvee, près du grand lac Peipsi, dans l’Est. « J’ai lu dans le journal Postimees que des pêcheurs vendaient leurs poissons sur Facebook avant d’arriver au port. Moi, je ne sais pas faire » .Dans le stand voisin, la vendeuse de brèmes et d’anguilles fumées gagne moins de 600 € net par mois. Après trente ans de développement débridé, l’actuelle coalition de centre gauche pense à davantage de protection sociale. Le réalisateur Ilmar Raag, salué pour Une Estonienne à Paris , avec Jeanne Moreau « espère que ce protectionnisme ne va pas tuer notre créativité » .La directrice du e-Estonia est sûre que non : « Nous utilisons encore du papier… pour dessiner. »