Le 19 juin, Antoine Darodes intervenant au Sénat / Le même jour, la conférence de presse Altice-SFR

Source : http://www.caissedesdepotsdesterritoires.fr/cs/ContentServer?pagename=Territoires/Articles/Articles&cid=1250279534102

Dans le sillage des annonces d’Emmanuel Macron à la Conférence nationale des territoires, le gouvernement souhaiterait garantir un “bon haut débit” d’internet pour tous dès 2020. Si l’intérêt accordé aux zones enclavées converge avec les préoccupations des collectivités, la conviction de plus en plus affirmée d’Emmanuel Macron que la fibre ne pourra être amenée sur tous les territoires, elle, inquiète. Dans le même temps, en quelques jours, les partisans des réseaux d’initiative publique sont passés du rire franc au rire jaune : l’intention affichée par Altice-SFR de faire concurrence aux RIP sur tout le territoire avait été jugée fantaisiste, mais l’opérateur enfonce le clou et critique vertement le modèle actuel de subvention des RIP, sans que l’État pour l’heure réagisse franchement à ces attaques en règle.

Les annonces d’Emmanuel Macron en matière de numérique à la Conférence des territoires ont suscité une réaction en deux temps. Les observateurs ont pu y voir une accélération louable du plan France très haut débit, croyant entendre d’Emmanuel Macron la promesse du très haut débit avec deux ans d’avance. Mais en relevant ensuite que le président évoquait le “haut et très haut débit pour tous” en 2020, et non le THD seul, ils se sont interrogés sur une remise en cause des ambitions du plan en matière de performance des réseaux. Le plan France très haut débit est un investissement coûteux et la Cour des comptes avait dénoncé de potentielles dérives financières au début de cette année, recommandant de revoir à la baisse les ambitions technologiques. Si les acteurs du numérique avaient alors moqué la Cour pour sa vision obsolète, on sait que les magistrats de la rue Cambon ont actuellement l’oreille de l’exécutif.

Traiter les zones les plus enclavées en premier, sans remettre en cause le plan France THD

Du côté de l’Agence du numérique – dont le directeur, Antoines Darodes, s’est exprimé au Sénat le 19 juillet -, on qualifie la nouvelle échéance de 2020 de simple “point d’étape” du plan, destiné à parer au plus pressé en éradiquant les zones blanches de l’internet fixe, ces territoires où l’usage classique de l’internet n’est pas même possible. Officiellement, nulle intention de remettre en cause l’ambition du très haut débit pour tous à l’horizon 2022. Seulement, quelques incohérences laissent planer le doute. Emmanuel Macron a précisé évoquer 2020 en se laissant le droit de combler un éventuel retard sur l’objectif l’année suivante. Comment imaginer dès lors que tous les territoires ayant atteint le “bon haut débit” visé en 2020 ou 2021 (ADSL à 8Mb/s descendant) atteindraient le standard du très haut débit (30Mb/s symétriques) seulement une année plus tard ? Du côté des collectivités, les positions du gouvernement suscitent la vigilance. L’Avicca est en train de mobiliser les représentants des principaux échelons territoriaux, pour publier une position commune. Il y a nécessité de faire bloc, alors que le plan France très haut débit entre en phase de turbulence.

Altice-SFR chercher à prouver sa capacité de fibrer le territoire

Outre le cap fixé par le gouvernement, c’est l’attitude des opérateurs qui change. Alors que, publiquement, chacun plaidait avant les élections pour la stabilité du dispositif de déploiement du THD, les fusils changent maintenant d’épaule. Sur les territoires où la carence d’initiative privée semblait évidente, les opérateurs se ravisent. TDF va fibrer les communes rurales des Yvelines, sans subvention publique. Orange aurait aussi, il y a quelques mois, approché des collectivités pour leur proposer de déployer la fibre optique sur fonds propres sur tout leur territoire, en lieu et place d’un RIP. Proposition pour l’heure déclinée : les déploiements privés ne garantissent pas, contractuellement, la même visibilité que les déploiements en RIP. Mais c’est surtout Altice-SFR qui met le feu aux poudres. Mercredi 19 juillet en après-midi, les directeurs généraux d’Altice et de SFR, Michel Combes et Michel Paulin, ont longuement détaillé devant la presse leur intention de déployer un réseau de fibre optique sur fonds propres, sur tout le territoire français. Pour convaincre du sérieux de cette ambition, le tandem a insisté sur les capacités d’Altice : ses déploiements de fibre aux États-Unis et au Portugal, les performances de la filiale technique d’Altice, et enfin sa solidité financière. Quant à SFR, c’est sa célérité sur les déploiements 4G qui est invoquée, une manière de faire oublier les déboires passés dans la fibre optique.

Les RIP, victimes expiatoires de l’appétit d’Altice-SFR

Surtout, en public tout comme en off, l’état-major d’Altice-SFR manque de mots pour dénoncer les RIP. Alors que leurs partisans annoncent des conditions de financement sans cesse meilleures, Altice-SFR voit une inflation des coûts et une course à la subvention. Alors que les déploiements en zone rurale sont réputés difficiles, Altice-SFR souligne que son ambition n’impliquera pas de hausse considérable de son enveloppe d’investissements. Tout en assurant que de nombreux élus ont d’ores et déjà contacté Altice-SFR pour bénéficier de déploiements, le groupe affiche une détermination qui ne semble pas souffrir la contradiction. Tout ce qu’elle demande aux collectivités, “ce sont des autorisations de voirie”. Dans les détails, le discours tenu relève parfois de l’étrange. Ainsi quand on demande si SFR Collectivités se retirera de toutes les procédures de RIP actuellement en cours, on nous répond que la présence du groupe dans ces appels d’offre est une occasion de “faire de la pédagogie” sur ses nouvelles intentions. Ambition affichée : inviter les collectivités à résilier leurs contrats de RIP, ou tout au moins à en abandonner les tranches optionnelles non financées. L’argument ultime du groupe s’adresse aussi au régulateur : la vision d’un réseau neutre, qui n’appartiendrait pas à un opérateur verticalement intégré, serait pour Altice-SFR dépassée et absurde. La France doit se résoudre à la concurrence par les infrastructures, partout ; c’est le “nouveau paradigme” venu de l’étranger, dont le groupe voudrait faire profiter toutes les chaumières françaises. Avec un secret espoir : qu’à l’Élysée, on admire là l’audace du geste, et que l’on court-circuite les inerties de “l’écosystème”, ces élus locaux et ces ingénieurs d’État qui s’accrochent à leur vision d’une “économie de planification”. L’intention peut faire sourire ; mais si le silence du gouvernement se prolonge trop longtemps, nul doute que ce scénario commencera à prendre de l’épaisseur.