Très haut débit rural et Montée en Débit : la fausse bonne idée

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Très haut débit rural et Montée en Débit : la fausse bonne idée

Très haut débit rural et Montée en Débit : la fausse bonne idée  selon Joël Mau. Source numericuss.com/2015/01/26/tres-haut-debit-rural-et-montee-en-debit-la-fausse-bonne-idee-selon-joel-mau Joël Mau

 

Les projets de Montée en Débit sur les sous-répartiteurs sont désormais nombreux, notamment au sein de Réseaux d’Initiative Publique.  Nombre de signes incitent même à penser qu’ils pourrait se multiplier en France dans les prochaines années. Mais sont-ce vraiment des solutions en phase avec l’évolution des besoins en débit ? Pour Joël Mau*, la réponse est désormais négative. Pour lui, le choix de la MeD sur cuivre au niveau des SR serait le symbole d’une France résignée à un scénario de déploiement extrêmement lent de la fibre.

C’est ce qu’il conclut lorsque nous lui avons demandé si, pour lui, les solutions Montée en Débit (Med) représentait ou pas une première étape utile pour enfin déployer des réseaux très haut débit en zones rurales et en zones peu denses ? Vous soulevez là un point intéressant. J’ai d’ailleurs eu l’opportunité d’appréhender ce sujet via trois prismes singulièrement différents. Au sein d’Orange tout d’abord, dans un rôle d’initiateur du projet de Montée en Début sur cuivre en 2008-2009, à l’ARCEP ensuite avec une Autorité attentive en 2010 à ce que la MeD ne retarde pas la fibre, dans l’Institut Mines-Télécom enfin en modélisant divers scénarios liant déploiements FTTH et MeD sur cuivre. Avec ce recul de plus de 6 ans, ce qui représente un facteur 10 en trafic, besoins et attentes, je suis désormais nettement réservé quant à l’intérêt des solutions MeD.D’un point de vue technique, la MeD reste bien entendu une solution séduisante. Elle raccourcit, d’un coup d’un seul, un ensemble de lignes cuivre et leurs apporte donc une réelle augmentation en termes de débit. Dans ses déclinaisons actuelles limitées, au sous-répartiteur (SR), elle ne solutionne toutefois pas nombre de questions cruciales.

La MeD ne résout tout d’abord pas les disparités entre lignes intrinsèques à la technologie cuivre même si nous pouvons en réduire l’amplitude en traitant les SR les plus éloignés. En 2008-2009, pour réduire la fracture numérique, nous envisagions ainsi d’apporter rapidement 10Mbit/s presque partout en menant de front la couverture fibre d’un tiers de la population et un plan de MeD sur cuivre industrialisée sur environ 3000 NRA-MeD par an pendant 5 à 8 années. Ce volet MeD se serait alors concentré sur les Sous-Répartiteurs (SR) les plus éloignés, en zones moins denses donc.Les solutions Med sur SR ne permettent ensuite pas d’assurer durablement pour tous l’accès à des débits suffisants. Les besoins actuels supposent en effet que l’on sache déployer des accès à 100Mbit/s symétrique (augmentation des besoins d’un facteur X10 tous les 6 ans, tendance vérifiée en moyenne depuis 30 ans). C’est impossible avec les projets MeD au niveau des SR. Ces solutions, pertinentes en 2008-2009, s’avèrent donc désormais désynchronisées avec le marché.

Ainsi aux questions  « plus de 6 ans après, ce plan de déploiement MeD serait-il encore pertinent? Faut-il encore lancer de la MeD au niveau des sous-répartiteurs (SR) ? » la réponse est pour moi désormais négative ! En 2015, pour rester à la rigueur pertinente, la MeD sur cuivre se devrait d’amener massivement la fibre jusqu’aux points de branchement du cuivre (les Points de Concentration du réseau Cuivre – ce sont à l’extérieur ces petites boites beige sur les façades, les poteaux à proximité des habitations…) et en terminant par exemple avec du FTTdP (Fibre-to-the-Distribution-Point). Mais on ne parle plus alors de MeD sur les SR  mais de Fibre jusqu’aux derniers mètres avec terminaison cuivre ou coaxiale.In fine, j’ai peur que le choix de jouer la carte de la MeD sur cuivre au niveau des SR, celle actuellement proposée, soit le symbole d’une France résignée à son déclin avec un scénario de déploiement extrêmement lent de la fibre, peu ou pas rentable. A l’orée des années 2020, ce scénario se traduirait notamment par un accroissement dramatique des fractures territoriales et sociales. Au moins 20% des personnes devraient vivre et travailler  avec des débits sans aucune commune mesure à ceux des zones traitées en Fibre. Donc, contrairement à ce qu’aurait été ma réponse en 2008-2009, en 2015 je considère la MeD sur cuivre au niveau des SR comme un pis-aller à n’utiliser que si nous restons dans un scénario frileux et attentiste.Douze ans après, il faut d’ailleurs noter le parallèle frappant avec le dossier DSL. Les mêmes phrases étaient en effet entendues en 2003-2004 : «  les ruraux, les bouseux n’ont pas besoin de tels débits ; seuls 300 NRA par an sont rentables (sur 12500 NRA à l’époque); nous sommes au fond du trou à France-Télécom, nous n’avons pas les moyens financiers de couvrir à perte ces petits NRA ;…». Or, dès 2004 pour sortir « par le haut », nous présentions diverses innovations, techniques comme financières, qui ont permis à la fois de multiplier le volume de traitement annuel des NRA par dix (plus de 3000 NRA par an), d’adopter une approche péréquée et d’obtenir un plan d’affaire global rentable en moins de 3 ans.

 

Début 2007, tous les NRA en France étaient ouverts au DSL. L’attentisme actuel, tout comme celui sur le DSL il y a douze ans, demeure ainsi basé sur des idées reçues, des fractures « intellectuelles » à côté des fractures territoriales finalement acceptées comme autant de fausses fatalités.Joël Mau propose également quelques éclairages plus précis pour aller plus loin.1/ L’évolution des besoins s’applique partout. Il y a autant de besoins, voire plus, dans les zones les moins denses, voir notamment cet exemple historique sur les trajectoires DSL. Par exemple l’Internet des Objets, les capteurs météo, de position, de niveaux des polluants, les puces pour suivre les paramètres biologiques des animaux sont déjà utilisées ou le seront tout autant dans le monde rural que dans les villes « intelligentes ». Or vu l’évolution exponentielle des trafics, avérée depuis trente ans, les besoins de débit sur tous les territoires seront du niveau du Gbit/s symétrique dés 2020, du 4 à 10Gbit/s en 2025.2/ Question de coût et de bilan financier : si pour suivre les besoins en services, la fibre n’est déployée que dans un deuxième temps, par exemple 5 ans après le déploiement du site MeD, économiquement l’opération en deux temps ne s’avère jamais pertinente même en supposant une forte réutilisation des investissements réalisés pour la MeD. Elle s’avère notamment moins pertinente que de poser directement la fibre optique en FTTH. Il est à noter que l’objection de la non faisabilité technique ou financière du FTTH en 10 ans partout et pour tous, de devoir ainsi passer par des solutions intermédiaires, s’avère là aussi une idée reçue qui ne résiste pas à une rapide analyse objective et historique (Voir les nombreuses présentations) .En outre ce résultat déjà négatif est obtenu sans considérer que la réutilisation du site MeD comme PM serait en pratique rarement faisable. En effet la très grande majorité des sous répartiteurs en zones moins denses font moins de 300 lignes. Ils sont donc d’une taille inférieure à la taille minimale d’un PM (Point de Mutualisation et de flexibilité du FTTH). Même si pour des raisons géographiques « exceptionnelles » cela était malgré tout autorisé, cela provoquerait néanmoins une régression dans le niveau de mutualisation du réseau fibre et obligerait à redimensionner la collecte entre NRO et site MeD pour le PM en fibre optique, donc là aussi avec un investissement insuffisamment pérenne.

En effet, il faut se rappeler que les coûts relatifs aux câbles sont très majoritairement des coûts de main d’œuvre (environ 75%). Ainsi poser deux câbles de X fibres coute presque deux fois plus cher que de poser un seul câble de 2X fibres. Cinq ans après la MeD, faute d’obligation contractuelle, il pourrait même s’avérer qu’un câble privé fortement dimensionné soit posé court-circuitant ainsi l’usage du câble optique initial financé sur fonds publics et réduisant à néant toute perspective de réutilisation et de revenus pour la collectivité publique.En outre, côté armoire MeD les équipements passifs et actifs seront quasi non réutilisables (pour des raisons de type d’armoire, de profondeur, de disposition, de coexistence des deux technologies cuivre et fibre pendant une longue période obligeant à avoir les deux sites MeD et PM en parallèle, de pertinence en coûts de gestion d’avoir des équipements optiques actifs aussi bas dans le réseau,…). Ainsi en pratique au mieux une nouvelle armoire PM sera installée à coté du site MeD, réduisant à presque 0 la réalité de la réutilisation de la partie site.3/ Encore plus préoccupant : Si comme je l’espère des décisions neutres à bénéfiques pour les finances publiques et pour l’ensemble des acteurs y compris pour Orange, sont prises pour inciter à la migration vers la fibre, ces zones déjà défavorisées initialement, vont se trouver encore plus pénalisées et handicapées :L’écart en débits et en usages se sera encore aggravéLa collectivité n’aura pas les moyens ni le droit de refinancer la fibre dans un délai aussi court après avoir financé à fonds presque perdus à 100% un acteur du cuivre.Ces zones de MeD sont aussi celles où les besoins pour plus de débits auraient favorisé une meilleure pénétration initiale sur la fibre.Surtout ces zones MeD vont aussi être celles où le tarif péréqué du cuivre ayant augmenté par effet de diminution du parc utilisé suite aux migrations nationales vers la fibre vont donc voir leurs tarifs de détail sur cuivre évoluer à la hausse, accroissant encore plus la fracture.*

 

Joël Mau est depuis 2011 directeur de mission à l’Institut Mines-Télécom où il anime des travaux transverses et transdisciplinaires sur les réseaux en fibre optique avec de multiples acteurs privés et publics, Français et internationaux. Il est aussi depuis avril 2014 membre du Board des directeurs du FTTH Council Europe. Il a été précédemment directeur du haut débit, très haut débit et des relations avec les collectivités territoriales à l’ARCEP, le régulateur français des télécommunications ainsi qu’entre autres fonctions directeur du développement du réseau fixe et de l’ingénierie des réseaux support (cuivre, fibre, sans-fil terrestre et satellite) chez France Télécom-Orange

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